Duel dans le Pacifique: le théâtre de la guerre

Duel dans le Pacifique – John Boorman – Etats-Unis – 1968

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En 1944, un officier de marine japonais et un pilote de l’armée de l’air américaine échouent dans une petite île inhabitée du Pacifique sud. Seuls, ils doivent alors coopérer pour survivre…

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Alors que sa carrière ne comportait pas encore les chefs d’œuvres à venir, John Boorman revient sur le devant de la scène épaulé par Lee Marvin qui, après avoir été l’interprète principal de son Point de non-retour et s’être rendu compte de l’originalité du cinéaste, va l’implorer de tourner son prochain projet: un survival minimaliste muet. Déjà, le réalisateur avait esquissé son amour du film muet dans son polar hard boiled au personnage quasi mutique. Ravi d’avoir un allié de poids de son côté, il parviendra à trouver le financement et une autre figure du cinéma international: Toshiro Mifune. Inconditionnel de l’acteur dans ses rôles de samouraï, Lee Marvin en personne part le recruter. Son nom étant déjà connu des Américains pour sa participation au Grand Prix de John Frankenheimer, le tournage semble parti sur de bons rails, l’avenir de la carrière de Boorman en jeu.

Duel dans le Pacifique duel

Mais c’est sans compter le contexte politique de l’année de sa sortie en salles. Les Etats-Unis étant alors en pleine guerre du Vietnam, les figures patriotiques américaines se doivent d’être montrées sous leur plus beau jour et sans le moindre sentiment de compassion envers l’ennemi. Aussi la première partie empreinte d’animosité entre les deux soldats plaît au studio malgré l’absence de dialogues, au contraire du final qui, plus éloquent dans la version de Boorman en terme de pessimisme, se verra amputé et agrémentée d’un stock shot d’explosions tirées d’archives de guerre, rompant ainsi toute possibilité de repli vers une issue autre que l’anéantissement de l’un ou l’autre des deux camps. Un fin propagandiste écœurante que le cinéaste déplorera, sachant se taire pour avancer dans le Nouvel Hollywood qui se profile mais ruminant les choix contraires à sa vision comme la promotion du film sur les deux courtes scènes d’affrontements mentaux qu’il a mis en scène pour leur plaisir.

Duel dans le Pacifique Lee

Au delà de ses contraintes artistiques évidentes, Boorman a tout de même su livrer une oeuvre grandiose, où se reflètent ses thèmes et son imagerie fétiche (la forêt, toujours plus luxuriante). La critique ouvertement présente du pouvoir et du modernisme se reflète tantôt dans le sadisme machiavélique de Marvin, tantôt dans la violence sèche des paroles de Mifune. Malgré la cohabitation difficile de par leurs appartenances et le martèlement psychologique de l’armée contre l’ennemi, le retour à la nature sauvage va les mettre sur un pied d’égalité, effaçant toute trace de haine, ne montrant plus que l’homme dans sa simplicité la plus confondante (les uniformes se déchirent au fur et à mesure du film). Cette cohésion se déchirera de nouveau une fois le sol d’une nouvelle Terre Promise foulé, des signes de l’occupation par les deux camps jonchant le sol. De retour à la réalité, les deux soldats revêtiront de nouveau leur masque de haine et leurs uniformes.

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Les deux acteurs légendaires apportent une dimension profondément humanistes à leurs personnages, évitant l’écueil du cabotinage outrancier pour ne se concentrer que sur l’introspection et l’improvisation, Boorman leur laissant libre cours dans les scènes les  rapprochant humainement. Les acteurs ne parlant pas un mot de la langue de leur camarade de jeu, l’identification est exemplaire, utilisant également tous deux leurs expériences du combat (les deux étaient véritablement soldats durant la Seconde guerre mondiale). Duel dans le Pacifique est une expérience sensorielle et visuelle qui accomplit l’exploit de réunir à l’écran durant près de deux heures un duo d’acteurs exceptionnel sans une once de dialogues, mais redéfinissant l’humain dans toute sa complexité.

8/10

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