Les orgueilleux: l’ivresse du désespoir

Les orgueilleux – Yves Allégret – France/Mexique – 1953

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Alors que son mari vient de mourir d’une méningite et que l’épidémie se propage, une touriste française en vacances au Mexique fait la connaissance d’un médecin alcoolique.

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Durant l’occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale, Jean-Paul Sartre écrit une nouvelle dans laquelle son rejet du colonialisme en Indochine. Intitulée « Typhus », elle sera publiée en 1943. Alors fraîchement complices de travail, Jean Aurenche et Pierre Bost décident d’adapter l’histoire du philosophe, modifiant la géographie de l’intrigue au Mexique afin de changer le contexte social de l’histoire. Le typhus disparaît, donnant naissance à la méningite. Le duo s’acharne à retirer tout l’aspect politique de l’histoire pour n’en conserver que la psychologie des personnages. Jean Clouzot, le frère du cinéaste, vient à leur aide en s’occupant des dialogues, ciselant chaque réplique pour qu’aucun des personnages, même archétypaux, ne sombre dans la caricature. Un travail de longue haleine qui rendra un fier service à Yves Allégret, heureux bénéficiaire du scénario fini.

Les orgueilleux couple

Adieu l’idée dépaysante d’un Mexique en bord de mer. Chez Allégret, on y trouve des villages reculés dans lesquels des laissés pour comptes français vont venir souiller leur terre d’accueil par leurs idées pessimistes imbibées d’alcool ou leur froideur légendaire (celle-ci faisant référence à une réplique lancée par le patron de la cantina). Si les scénaristes ont totalement changé le décor, l’idée d’une tentative de conquête du mode de vie étranger y est toujours bel et bien présente entre les répliques. D’ailleurs, malgré l’utilisation de l’espagnol à de nombreuses reprises, certains locaux, et surtout ceux qui seront les plus représentatifs des sujets abordés (le curé, le caïd et le médecin) parlent le français. La note d’intention est donc bien réelle: on cherche à investir une autre culture en y immisçant la sienne.

Les orgueilleux telegramme

Si cette lecture ne paraît pas évidente au premier abord, le film ressemblant à première vue à un drame lambda teinté de romantisme, elle prend tout son sens lorsque l’on fait attention aux détails de l’histoire: le mari français responsable de l’épidémie, personnifiant ainsi le colonialisme; la blatte cherchant refuge dans le vêtement de Michèle Morgan, dressant le portrait d’une beauté nuisible; Gérard Philipe allant jusqu’à manger la chenille d’une bouteille de mezcal, montrant ainsi la force qu’il est susceptible d’avoir sur l’écosystème du pays). Ces éléments sont présents dans le sens où Allégret préfère capter de manière presque documentaire le rythme cardiaque du village plutôt que de se concentrer sur ce qu’ils ont à raconter et pourquoi ils le font.

Les orgueilleux chaise

Ce sont d’ailleurs les scènes les moins dialoguées qui bénéficient du meilleur traitement à l’image: entre la danse d’ivrogne étirée jusqu’à l’ébriété, l’érotisme de Michèle Morgan cherchant à faire fondre de la glace sur son corps pour échapper à la chaleur écrasante (l’une des scènes les plus excitantes d’après Scorsese), ou encore la piqûre administrée comme vaccin qui font se rapprocher la peau et la sueur de deux êtres à première vue détestables, le choix est vaste et les répliques, bien qu’excellentes et toujours teintées d’un cynisme profond, ne servent en réalité que de transitions entre ces tableaux vivants.

Les orgueilleux pleurs

Sorti la même année que « Le salaire de la peur » avec lequel il partage de nombreux points communs dans sa manière de salir le drapeau français en le traînant dans la noirceur des situations et la déshumanisation des personnages, « Les orgueilleux » bénéficie également de l’œil scrutateur de Luis Buñuel, venu sur le plateau afin d’observer l’auto-dérision française et la manière dont le pays où il s’est refait une santé artistique est dépeint, son séjour sur le lieu de tournage étant récompensé d’un rôle secondaire en la personne d’un trafiquant. Si le film est gâché par une fin abrupte et trop optimiste (le plan final sera tourné par l’assistant du réalisateur sur fond peint, Allégret refusant de saboter lui même le sujet de son film à la demande de son producteur), cela n’enlève rien à son importance dans le patrimoine cinématographique français, permettant de voir réunis à l’écran deux des plus grands acteurs de leur génération pour le meilleur…et surtout pour le pire.

8,5/10

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